NUMÉRO 06

Shaheer Zazai × Yani Kong

 

Shaheer Zazai, Trajan Pro 10 - New New Finale, 2014. Vidéo numérique. Courtoisie de l’artiste.


Voici, en gros, quelques caractéristiques d’un document Word : il contient de l’information; c’est une unité de mémoire pour les choses créatives et non créatives; c’est un langage; une place pour défaire et refaire quelque chose; un lieu où existent l’erreur et la perfection. Une fois terminé, le document a une apparence rarement surprenante. Une page blanche marquée de caractères, de mots, de marges, de paragraphes, de ponctuation et d’indentations. Ce sont là des fonctions et objets typiques pour tout utilisateur de Word, mais pour Shaheer Zazai, il s’agit du matériel qu’il utilise dans sa pratique créative. 

Le 1er janvier 2013, Shaheer Zazai s’est assis devant son ordinateur pour relever un défi personnel : taper 2 013 points et espaces dans un document Word vierge. Il a tapé et tapé avec diligence, ce qui est devenu sa pratique habituelle. À mesure que son travail avançait, les signes de ponctuation s’accumulaient sur la page et formaient une masse de caractères très dense mais, comme il me l’a mentionné, le résultat était plutôt ordinaire, une simple série de 2 013 points et espaces.

La fois suivante, toujours devant son ordinateur, il a placé ses matériaux, espace par espace, point par point, puis a peint la zone choisie avec les couleurs de l’outil surligneur. Sa deuxième expérience rappelle cette relique familière des diffuseurs télé, les barres de couleurs qui s’affichent lorsqu’aucune émission n’est programmée. 

En prolongement de sa pratique, Zazai crée également des animations en accéléré qui documentent son processus de manière très personnelle. Dans les images en mouvement Trajan Pro 10 – New New Finale (2014), les couleurs, les contours et les motifs s’additionnent avant d’être éliminés et de faire place à la destruction progressive des matériaux qui se décomposent visuellement. Dans le cadre d’un cycle de déconstruction et de reconstruction, l’animation montre comment une image peut être construite, détruite et recréée morceau par morceau, au cours d’un processus de construction d’un monde (worlding), de démolition d’un monde (unworlding) et de recréation d’un monde (reworlding), le tout tendrement orchestré par la main de Zazai. 

Sous nos yeux, un curseur fantomatique, dirigé par l’artiste, peuple l’écran de diverses marques. D’abord, un motif de caractères répétés, rétroéclairé par le surligneur cyan, parcourt la page rapidement jusqu’à ce que celle-ci soit entièrement remplie. Ensuite, comme si c’était fait à la main, d’autres couleurs et d’autres alignements commencent à former des boucles et à s’entrecroiser, donnant ainsi l’impression d’un tissage très serré. 

Ce qui suit ressemble à une choréographie algorithmique, mais il ne faut pas se laisser tromper par l’apparence de la vidéo. 

Lorsque l’animation commence à s’agiter, il serait raisonnable de présumer que Zazai a créé cet effet par calcul des fractales, mais c’est en fait le résultat d’un travail laborieux. L’artiste a appris à faire sautiller le texte en cliquant sur la touche de tabulation. Il modifie la forme manuellement et la déforme complètement; il dynamise le contenu en poussant le logiciel à ses limites, ou plutôt, en mobilisant ses fonctions à l’excès. 

Zazai termine son film en déconstruisant complètement son travail. À mesure que les lignes colorées retracent leur parcours jusqu’au début, l’œuvre d’art se replie sur elle-même pour retourner à ce qu’elle était à l’origine, une page vierge. Le produit final consiste en captures d’écran vidéo qui documentent les heures consacrées par Zazai à la construction et à la démolition de ses textiles Word. Dès qu’il appuie sur la touche « enregistrer », plus question d’arrêter. La seule abstraction permise est la fonction accélérée avec laquelle il condense ses nombreuses heures de travail en deux ou quatre minutes. 

Le processus d’assemblage et de destruction confère à la vidéo une certaine temporalité en boucle faussement abstraite. L’animation est linéaire parce que la technique est linéaire. Pourtant, nous sommes confrontés à l’étrange juxtaposition des distortions en accéléré créées par Zazai à la précision du logiciel Word – le rythme de l’animation fait concurrence au code de l’interface. Nos attentes conditionnées à l’égard du logiciel et de la manière d’en lire les données sont déformées.

L'apparence pixélisée des images fixes et animations de Zazai rappellent les textiles aux motifs complexes. Elles parlent le langage des tapis – tapis turcs et persans traditionnels, mais aussi ceux de l’Afghanistan, pays d’origine de Zazai avant de déménager au Canada : dans ces créations, l’accumulation des nœuds produit une image qui constitue une structure matricielle tout comme l’assemblage binaire de zéros et de uns dans la grille de pixels. Chaque design de Zazai représente une tâche colossale. L’artiste tape et surligne méthodiquement des caractères minuscules, les compte, compte les espaces, colore chacun d’eux, et étend le motif sur plusieurs pages pour créer une œuvre d’art qui se continue d’un panneau à l’autre.

Une fois le design terminé, Zazai fait une capture d’écran et supprime le fichier Word, éliminant totalement par le fait même l’envie irrépressible de revoir son travail et la possibilité de le faire. Son ordinateur contient des milliers de fichiers de ce genre : des captures d’écran de documents Word dont seule la date de création diffère les uns des autres, le processus créatif de l’artiste étant ainsi enregistré selon un ordre chronologique très précieux. 

Dans les œuvres de Zazai, un espace laissé en blanc n’est qu’une question de perception. Mais il s’agit aussi d’une donnée simplement estompée du fait de la saturation des couleurs, et l’espace ne semble vide que lorsque le texte et le surligneur sont de la même couleur. Il en résulte un document si plein d’information qu’il ne peut être lu de façon habituelle. Il nous force plutôt à reconnaître et à prendre en compte la dynamique dans laquelle il s’inscrit. Il en devient esthétique.

 
 

Shaheer Zazai est un artiste afghano-canadien dont la pratique se concentre sur l'exploration et l'identité culturelle dans le climat géopolitique actuel et la diaspora. Au fil des ans, le vocabulaire matériel de Zazai s'est étendu à des œuvres textiles, des installations d'art public et des œuvres vidéo à travers un objectif d'autoréflexion. Il a été finaliste du prix Emerging Digital Artist Award d'EQ Bank en 2018, a participé à CAFKA 19 et à plusieurs expositions, notamment des présentations solos au musée Aga Khan (2022), à la galerie d'art Owens (2022) et à la galerie Blackwood de l'université de Toronto Mississauga (2021).

Yani Kong est écrivaine, rédactrice et spécialiste de l'art contemporain à Vancouver, au Canada. Elle a récemment publié des essais pour la Gordon and Marion Smith Foundation et la Freedman Gallery, et contribue régulièrement à Galleries West. Kong est titulaire d'une bourse de doctorat du SSHRC en art contemporain à la School for the Contemporary Arts (SCA) de l'Université Simon Fraser, où elle effectue des recherches sur la réception de l'esthétique en histoire de l'art. En tant que membre du Low Carbon Research Methods Working Group, elle explore les pratiques durables dans les médias. Kong est membre de la faculté du département d'histoire de l'art et d'études religieuses du Langara College.